Préparation des chantiers de construction des fort détachés

 

Construction des ouvrages dans un contexte difficile

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je tiens à attirer votre attention sur le contexte difficile des années 1871 à 1882 pendant lesquelles les forts détachés ont été erigés : lors des premières études faites pour la construction des nouvelles fortifications de Strasbourg, l’Alsace-Lorraine était encore un territoire français occupé et géré par l’administration militaire allemande, relayée jusqu’à l’entrée en vigueur du Traité de Francfort par une administration civile provisoire. La région de Strasbourg a beaucoup souffert du siège de la place forte qui a entraîné la destruction d’une partie de la ville et de ses fortifications, les destructions des voies de communication et laissé des d’importantes séquelles dans les villages alentours par le cantonnement des troupes allemandes.

 

Par ailleurs, l’Empire allemand venant d’être créé, ce n’est qu’au fur et à mesure que les lois prussiennes et les nouvelles lois de l’Empire seront appliquées aux territoires nouvellement acquis qui avaient conservé les lois françaises en tant que loi locale. On constate plusieurs difficultés : la monnaie commune de l’empire allemand, le Reichsmark, qui vient d’être créé, n’est mis en circulation en Alsace-Lorraine qu’à partir du 1er janvier 1875. Il s’avère que jusqu’en 1875, nous trouvons en Alsace-Lorraine des Francs français, des Thalers prussiens et les différentes monnaies en cours de tous les territoires allemands constituant le nouvel empire allemand. Et pour couronner le tout, les unités de mesure françaises et celles des états allemands sont souvent forts différentes.

 

L’administration civile et militaire chargée de réaliser ces projets rencontre également de nombreuses difficultés liées à une certaine résistance de la part des habitants restant sur place dans les territoires nouvellement annexés, et au fait les hauts fonctionnaires français ont dû quitter les territoires nouvellement annexés. Ils ont été remplacés par des fonctionnaires des Etats allemands qui ne maîtrisent pas toujours la langue française et les lois locales.

 

Pour les autorités militaires allemandes s’ajoute la nécessité de construire rapidement les ouvrages de fortification avant la fin de l’occupation d’une partie du territoire français par les troupes allemandes, pour défendre efficacement les territoires nouvellement annexés. Les départements français sont évacués par les troupes allemandes au fur et à mesure que la France rembourse la dette de guerre d’un montant de cinq milliards de francs or. Cette occupation était initialement prévue jusqu’à la fin de l’année 1874 ; mais compte tenu que le gouvernement français arrive à mobiliser les sommes dues plus rapidement que prévu, il négocie avec l’empire allemand pour accélérer les modalités de payement et se débarrasser le plus rapidement possible des troupes allemandes. En conséquence, l’armée d’occupation évacue les dernières places fortes françaises, Verdun et Belfort avant la fin septembre 1873. Cette dernière contrainte explique la précipitation des travaux de construction des forts détachés qui comme nous le verrons, entraîneront des conséquences sur la qualité de construction des ouvrages. Le contexte difficile et la précipitation peut être constatée à travers le processus décisionnel.

 

Processus décisionnel et financement

 

Peu de temps après la capitulation de Strasbourg, les autorités militaires prussiennes ordonnent la mise à l’étude de l’extension de la place forte. La presse locale informe les habitants par un article encore imprécis diffusé le 18 octobre 1871 que « la décision définitive vient d’être prise, au nord de la ville, près de Mundolsheim et de Hausbergen, entre la route et le chemin de fer sera érigé un grand fort, qui évitera un éventuel bombardement de la ville de ce côté ».

 

L’acte de naissance officiel et secret à l’époque des nouvelles fortifications de Strasbourg est l’ordonnance impériale du 17 novembre 1871 : « J’ordonne au ministère de la guerre, conformément à l’expertise de la commission de défense du territoire du 26 juin, de ceinturer la forteresse de Strasbourg de forts détachés de telle sorte que la ville soit à l’abri d’un bombardement, et de réaliser ces ouvrages le plus rapidement possible. Entre autres, il faudra également planifier et entreprendre bientôt une extension de la forteresse, au niveau du front Nord. Pour débloquer les fonds nécessaires à ces nouveaux ouvrages, le ministre de la guerre doit entrer en contact avec le chancelier de l’Empire, à condition de financer l’agrandissement de la forteresse avec l’argent provenant de la vente des terrains de construction provenant des anciennes fortifications, mis à la disposition de la ville ».

 

Pour financer la construction de la ceinture des forts détachés de Strasbourg, les autorités allemandes utilisent une partie des 5,316 milliards de francs or (soit 1 417 600 00 Reichsthaler ou 4 252 800 000 Marks) payés par la France au titre des indemnités de guerre. Par la loi allemande du 8 juillet 1872, ils répartissent cette indemnité : une somme de 19 000 000 thalers (soit 71 250 000 francs de l’époque) est initialement destinée aux travaux de fortification à élever en Alsace-Lorraine (essentiellement pour les places de Metz et Strasbourg).

 

Mais malgré le fait que l’administration militaire applique la fameuse pingrerie allemande « deutsche Sparsamkeit », ces crédits ont été rapidement dépassés et cela pour diverses causes parmi lesquelles on peut citer : les travaux supplémentaires occasionnés par les écroulements qui ont eu lieu dans les principaux forts de Metz et de Strasbourg, l’obligation de payer à des propriétaires des indemnités dues pour expropriation et les contraintes des servitudes militaires, la hausse subite du coût de la main-d’œuvre et des matériaux de construction occasionnée par la précipitation apportée dans les premiers travaux et les travaux annexes demandés en complément, tel que les routes stratégiques, les lignes télégraphiques souterraines et l’aménagement de batteries annexes et intermédiaires.

Compte tenu de l’augmentation des dépenses, le parlement allemand « Reichstag » reconnaît la nécessité de voter en 1875 une nouvelle allocation de 10 412 432 francs, à prélever sur le restant de l’indemnité de guerre. Nous allons à présent aborder la préparation des chantiers des nouveaux forts détachés de Strasbourg.

 

La préparation des chantiers de construction

 

Balisage et sondage des implantations des futurs forts détachés

 

L’implantation de chaque fort détaché de Strasbourg fait l’objet de sondages et de piquetages sur le terrain. Ces piquetages ont dès fois fait l’objet de déplacements de quelques dizaines de mètres pour améliorer leur situation stratégique ou surtout pour réduire les coûts de la construction en économisant quelques mètres cubes de déblais ou de remblais. D’après la presse locale des sondages et les piquetages des emplacements ont été commencés dès le mois d’octobre 1871 et c’est au mois de mai 1872 que le « Generalmajor » (général de brigade) Alexis von Biehler (chef du 3e département du Comité des Ingénieurs) apporte des dernières corrections au piquetage sur le terrain de l’implantation des forts n°II à VII.

 

Balisage de l’implantation de la ligne du chemin de fer de ceinture, des route stratégique, préparation des cartes et plans locaux

 

En complément du piquetage de l’emplacement des ouvrages de fortification, les autorités militaires procèdent également à la matérialisation sur le terrain des futures voies de chemin de fer destinées à l’approvisionnement des chantiers et aux futures routes stratégiques qui relieront les forts. C’est encore la presse allemande qui nous informe que le piquetage du chemin de fer de ceinture qui relie les chantiers des ouvrages n°II, III, IV, V et VI du front nord-ouest a été achevé au début du mois d’avril 1872. Un peu plus tard, alors que les travaux ont commencé depuis plus de six mois, le 18 décembre 1872 le service des fortifications édite une carte de relevé de terrains sur la ligne des forts de la rive gauche du Rhin, des n°1 à 9, à l’échelle 1/25 000e.

 

Direction et surveillance des travaux

 

Après la guerre de 1870-71, le service des Fortifications prussien garde son organisation antérieure et gère désormais toutes les places fortes de l’empire allemand. Le Generalmajor von Biehler, chef de la 3e inspection des ingénieurs et du 3e département du Comité des Ingénieurs à Berlin, qui supervise la construction de la nouvelle ceinture de fortifications de Strasbourg et dans ce cadre, fait réaliser un plan type de fort détaché, à partir du plan projet du fort n°5, actuel fort Frère. On construira en Allemagne à peu près 70 ouvrages qui s’inspireront de ce plan, c’est pour cette raison que l’on parle de forts de type « Biehler ».

 

A Strasbourg, les premiers travaux d’entretien des anciennes et de construction des nouvelles fortifications sont confiés à l’officier du génie allemand et ingénieur de la place, l’Oberstlieutenant (lieutenant-colonel) Grund. Toutefois, compte tenu de l’ampleur des travaux, la presse militaire allemande annonce en août 1872, qu’une commission spéciale est créée provisoirement sous le nom « Inspection impériale des nouvelles fortifications de Strasbourg », commandée par le colonel Klotz du corps des ingénieurs militaires. Ces deux officiers ont d’ailleurs signé les plans projets de 1872). Sur le terrain les différents relevés et plans nécessaires à la construction des forts détachés de Strasbourg sont confiés au gardes du génie appellés « Wallmeister ». Ils s’installent dans les villages proche des chantiers de construction dès les mois de mars et avril 1872 et commence à dresser des plans détaillés des villages qui sont soumis aux servitudes du rayon des fortifications. Ultérieurement, pendant la construction des ouvrages de fortification, ils sont chargés de surveiller les chantier et de procéder à la réalisation des plans de finition des ouvrages. Le service des fortifications va d’ailleurs ériger des maisons dites de « Wallmeister » pour héberger ces gardes du génie et leurs familles à proximité des ouvrages de fortification.

 

Acquisitions des terrains des forts détachés de Strasbourg

 

Rive gauche du Rhin, territoire annxé de l'Alsace-Lorraine

 

Cadre juridique des expropriations

 

Pour acquérir les terrains destinés à la construction des nouvelles fortifications de Strasbourg, les autorités allemandes utilisent tout simplement deux lois françaises qui permettent de procéder à des expropriations sous réserve du caractère d’urgence de la construction de ces ouvrages. Il s’agit de la loi sur les expropriations pour le bien public du 3 mai 1841 et de la loi sur l’expropriation et de la réquisition temporaire de bien privés dans le but de la construction urgente d’ouvrages de fortification du 30 mars 1831. Au préalable la presse publie l’ordonnance impériale autorisant les expropriations des terrains pour la construction des futurs forts détachés de Strasbourg. Voici la traduction intégrale de cette ordonnance : «  Nous Wilhelm, Empereur d’Allemagne et Roi de Prusse par la grâce de Dieu, nous ordonnons pour l’Alsace-Lorraine au nom de l’Empire d’Allemagne, à la requête du Chancelier d’Empire et sur la base de la loi sur les expropriations pour le bien public du 3 mai 1841 (Bulletin des lois 9, série n°9285) et de la loi sur l’expropriation et de la réquisition temporaire de bien privés dans le but de la construction urgente d’ouvrages de fortification du 30 mars 1831 (Bulletin des lois 9, série n°98), ce qui suit : Conformément à l’intérêt public de la nécessité urgente d’agrandir les fortifications de Strasbourg, conformément au plan qui nous est présenté, les autorités chargées des travaux peuvent, par cette ordonnance, acquérir les parcelles de terrain nécessaires par des expropriations. Avec notre haute signature manuscrite et le cachet impérial ; A Berlin, le 11 avril 1872. Signé Wilhelm ».

 

L’acquisition des terrains par l’administration militaire allemande

 

La procédure d’expropriation commence dès la publication de l’ordonnance impériale précédente : les commissions d’expertises se rendent sur le terrain pour estimer leur valeur, qui se base sur la nature du terrain, la surface et le dédommagement de perte de récoltes et des arbres présents sur le terrain.

 

A l’issue, dans un premier temps le tribunal de grande instance « Landgericht » prend la décision d’expropriation le 3 juin 1872, puis dans un deuxième temps, lors des audiences qui se déroulent entre 1872 et 1874, fixe le montant des indemnités à verser. Les décisions du tribunal sont rendues publiques et les propriétaires doivent n’obtiennent cette indemnisation que s’ils remplissent les conditions prévues au titre III de la loi du 3 mai 1841, en ce qui concerne la liberté de tout privilège ou d’hypothèque. Naturellement certains propriétaires ou le ministère public qui s’estiment lésés contesteront les prix ou les surfaces. Dans ce cas ont établi une nouvelle expertise et le même tribunal statue une seconde fois sur le montant de l’indemnité a attribué pour cette cession. A l’issue des travaux de construction, les terrains non indispensables sont remis en vente. Si la procédure d’expropriation est très rapide, celle de l’indemnisation des propriétaires est nettement plus longue.

 

Rive droite du Rhin, territoire du Grand-Duché de Bade

 

L’acquisition des terrains par l’administration militaire allemande

 

Sur la rive droite du Rhin, autour de Kehl, l’acquisition des terrains pour la construction des Fort Kirchbach, Bose et Blumenthal se fait dans le cadre des lois du Grand-Duché de Bade. D’après la presse locale de Strasbourg, la procédure d’expropriation commence le 19 mars 1973.

Source : S0156 n°67 du 20/03/1873. Un autre article du 24 mars 1873 nous apprend que l’emplacement des forts a été matérialisé sur le terrain et que les procédures d’expropriation sont en cour. La construction de ces forts commence vers le 1er mars 1874, soit environ un an après le début de la procédure d’expropriation.

Sources : S0156 n°71 du 25/03/1873 et n°78 du 04/04/187 ; S0340 n°157, du 01/03/1874, p. 182.

 

Sources

 

S0111

Grabau, Albert, Dr., Major a.D. : Das Festungsproblem in Deutschland und seine Auswirkung auf die strategische Lage von 1870-1914 ; Junker und Dünnhaupt Verlag Berlin ; 1933.

 

S0155

Straßburger-Zeitung und Amtliche Narichten für das General-Gouvernement Elsaß 1872.

 

S0156

Straßburger-Zeitung und Amtliche Narichten für das General-Gouvernement Elsaß 1873.

 

S0170

Straßburger-Zeitung und Amtliche Narichten für das General-Gouvernement Elsaß 1877.

 

S0191

Straßburger-Zeitung und Amtliche Narichten für das General-Gouvernement Elsaß 1874.

 

S0198

Straßburger Zeitung und Amtliche Narichten für das General-Gouvernement Elsaß 1875.

 

S0200

Straßburger Zeitung und Amtliche Narichten für das General-Gouvernement Elsaß 1876.

 

S0214

Straßburger-Zeitung und Amtliche Narichten für Elsaß-Lothringen 1878.

 

S0340

Revue militaire de l’étranger 1874.

 

S0470

Revue militaire de l’étranger 1875, tome 7 & 8.

 

S0474

Revue militaire de l’Etranger de 1873.

 

S0476

Revue militaire de l’étranger n°69 du 11 décembre 1872, tome 2.

 

S1000

Informations, documents et illustrations provenant de divers sites Internet.

 

S3277

Allgemeine Militär-Zeitung 1877.

 

S3550

Site Internet Wikipedia. Documents, illustrations et textes divers provenant de ce site.

 

S3551

Site Internet Wikimapia Strasbourg. Documents, illustrations et textes divers provenant de ce site.

 

Archives & Bibliothèques

 

AVES = Archives de la Ville et de l’Eurométropole de Strasbourg.

AD-67 = Archives départementales du Bas-Rhin ; Strasbourg.

BCGS = Bibliothèque du cercle de garnison de Strasbourg (fermée, ouvrages seront transférés).

BNF = Bibliothèque Nationale de France

BNUS = Bibliothèque Nationale et Universitaire de Strasbourg

BMS = Bibliothèques Municipales de Strasbourg.

BA = Bundesarchiv (archives fédérales allemandes)

BA-MA = Bundesarchiv Abteilung Militärarchiv, Freiburg

GSTaPK = Geheimes Staatsarchive Preussischer Kulturbesitz, Berlin.

GLAKa = Generallandessarchiv Karlsruhe

BA-St = Bundesarchiv, Stuttgart.

SHD = Service Historique de la Défense, Vincennes.

 

Archives personnelles, collections, dessins, photographies, relevés sur le terrain, de sources privées

 

BA = Brauch André

BP = Burtscher Philippe

BF = Burckel Franck

FG = Freymermuth Francis

MJR = Mohr-Joerger Richard

 

Sites Internet

 

BNF – Gallica : accès aux ouvrages en ligne de la Bibliothèque Nationale de France et autres sites associés :

https://gallica.bnf.fr/accueil/fr/content/accueil-fr?mode=desktop

 

Bundesarchiv (archives fédérales allemandes)

https://www.bundesarchiv.de/DE/Navigation/Home/home.html

 

Site très complet recensant les fortifications françaises 1874-1918 environ :

https://www.fortiffsere.fr/

 

Arme du Génie et fortifications diverses

https://franchissement.forumgratuit.org/

 

AVES Archives de la Ville et de l’Eurométropole de Strasbourg

https://archives.strasbourg.eu/